AFRICA ENVIRONMENT OUTLOOK
Past, present and future perspectives

COMPRENDRE LA VULNERABILITE HUMAINE

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Village inondé dans la vallée du Tana, Kenya, Nairobi

Glynn Griffiths/Christian Aid/Still Pictures)

En raison de ses constantes fluctuations, l’environnement a toujours exercé un impact sur les populations et leurs conditions de vie. L’histoire de l’humanité regorge d’exemples de changements environnementaux qui ont bouleversé des civilisations ou ont fourni des enseignements durables par la manière dont ils ont affecté les populations.

Prenons un exemple ancien. La civilisation qui vit le jour il y a environ 5 000 ans et qui régna pendant 2 500 ans sur l’Egypte antique instaura dans la vallée du Nil des systèmes de production agricole extrêmement novateurs. Alors qu’elle était en plein essor démographique, une crue massive du Nil provoqua un changement environnemental qui eut des répercutions catastrophiques en aval, engendrant un déclin de la production alimentaire. Le fleuve fut transformé pendant 500 ans par de fortes pluies en amont du bassin hydrographique qui favorisèrent la végétation, réduisant ainsi l’érosion et les quantités de sédiments entraînées vers l’aval. Ceci provoqua une diminution de la zone inondable et un déclin de la quantité de fertilisants. « Le niveau atteint par la population humaine était trop élevé et la pression sur les ressources augmenta inexorablement. La concurrence alimentaire s’intensifia, provoquant des conflits dont le massacre du Djebel Sahaba est sans doute l’un des plus terribles » (Reader, 1997, 1998).

Un exemple plus récent concerne les changements climatiques, problème souligné par la CMED, qui a indiqué que « la surexploitation des terres et la sécheresse prolongée menacent de transformer en désert les prairies du Sahel. Aucune autre région ne souffre de manière plus tragique du cercle vicieux de la pauvreté conduisant à la dégradation de l’environnement, qui engendre à son tour une pauvreté encore plus grande » (CMED, 1987).

Dans la plupart des régions d’Afrique, des millions de ersonnes dépendent directement des ressources aturelles de l’environnement physique. Elles sont donc plus ulnérables aux changements environnementaux que les habitants d’autres régions de la planète. Il est important de noter que dans toutes les régions du monde, les populations sont d’une manière ou d’une autre vulnérables aux changements environnementaux, mais qu’elles ne disposent pas de la même capacité à y faire face

Les caractéristiques biophysiques et socioéconomiques de l’Afrique ainsi que la complexité de sa diversité culturelle sont quelques-uns des facteurs ou des forces motrices contribuant aux changements environnementaux qui, à leur tour, agissent sur la vulnérabilité et la sécurité humaines. L’Afrique se caractérise par une multitude de schémas géologiques et climatiques et de types de relief et de végétation. Dans la plupart des régions d’Afrique, des millions de personnes dépendent directement des ressources naturelles de l’environnement physique. Elles sont donc plus vulnérables aux changements environnementaux que les habitants d’autres régions de la planète. Il est important de noter que dans toutes les régions du monde, les populations sont d’une manière ou d’une autre vulnérables aux changements environnementaux, mais qu’elles ne disposent pas de la même capacité à y faire face. En 1999, par exemple, deux à trois fois plus de catastrophes naturelles ont eu lieu aux Etats-Unis qu’en Inde ou au Bangladesh. Pourtant, on a compté 14 fois plus de victimes en Inde et 34 fois plus au Bangladesh qu’aux Etats-Unis. Fait tout aussi surprenant, la foudre provoque en moyenne plus de décès aux Etats-Unis que les inondations, les incendies de forêt ou les tornades.

Les pratiques non durables et inadaptées pour l’environnement, telles que l’agriculture, la déforestation et la pollution de l’eau, sont les principales causes d’origine humaine de la vulnérabilité aux changements environnementaux. Celles-ci sont exacerbées par les effets des variations climatiques et interagissent avec des dynamiques biophysiques uniques, ce qui diminue la capacité à faire face de la plupart des populations vivant déjà dans des environnements fragiles.

Encadré 3.3 Le concept de sécurité humaine

En 1994, le Rapport des Nations Unies sur le développement humain a introduit le concept de sécurité humaine, fondé sur une double notion : d’une part, la protection contre les menaces chroniques que sont la faim, la maladie et la répression, et d’autres part, la protection contre les perturbations soudaines et nuisibles de la vie quotidienne. Dès lors, le terme d’insécurité environnementale a été employé pour désigner la dimension de l’insécurité humaine provoquée par les effets combinés des catastrophes naturelles et d’une mauvaise gestion du patrimoine naturel.

Source: Geisler and de Sousa

Dans le cadre de ce chapitre, la vulnérabilité/sécurité humaine (voir encadré 3.3) est considérée comme une variable continue dont la vulnérabilité constitue le segment négatif et la sécurité le segment positif. Les deux principales composantes de la vulnérabilité sont l’exposition aux risques environnementaux (ou aux imprévus, aux chocs et aux contraintes) et la capacité à faire face qui garantit la sécurité.

Les personnes qui disposent des meilleures capacités à faire face aux pressions ou aux événements dramatiques sont moins exposées aux risques et donc plus en sécurité. Les pressions auxquelles sont soumises un individu, un ménage, un cercle social plus large, une sous-région ou une région géographique se reflètent dans leur impuissance ou leur manque de moyens pour faire face aux risques, aux chocs, aux tensions ou aux contraintes (Edralin, non daté). Ainsi, de nombreux pays d’Afrique situés en zone aride ou semi-aride dépendent de l’aide alimentaire pendant une partie de l’année. En 2000, par exemple, 8 millions de personnes ont été confrontées à de graves pénuries en Ethiopie et se sont retrouvées dépendantes de l’aide alimentaire (ELCA, 2000). Ceci était principalement dû à l’impact de mauvaises conditions météorologiques sur la production agricole.

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Figure 3.1 Continuum vulnérabilité/sécurité humaine

Le continuum vulnérabilité/sécurité humaine est une suite de situations allant d’un état indésirable, la vulnérabilité, à un état désirable, la sécurité, chacune étant assortie d’une série de caractéristiques (voir la figure 3.1).

Le continuum vulnérabilité/sécurité humaine montre de quelle manière la vulnérabilité et la sécurité se définissent en termes de capacité à faire face, celle-ci augmentant à mesure qu’on s’éloigne de l’état de vulnérabilité pour se rapprocher de la sécurité. Les individus et les groupes se situent à différents stades du continuum en fonction de la situation socio-économique de chacun.

Le long du continuum vulnérabilité/sécurité, les individus et les groupes peuvent être classés très schématiquement en quatre catégories :

La plupart des pays d’Afrique se situent dans la catégorie « risque élevé et faible capacité à faire face ». Ceci est dû au fait qu’au cours des 30 dernières années, la plupart des pays d’Afrique ont été fortement exposés aux inondations, aux séismes, aux éruptions volcaniques, aux incendies, aux sécheresses, aux dissensions civiles, aux conflits armés et aux guerres, lesquels ont accru la pauvreté, exacerbé les graves problèmes sanitaires et engendré des famines. Ces catastrophes ont provoqué des déplacements de population internes et transfrontaliers, contribuant à une aggravation de la dégradation de l’environnement, et donc de la vulnérabilité et de l’insécurité. Ces impacts ont principalement affecté les populations pauvres, dotées de faibles capacités à faire face.

Le scénario alliant risque élevé et forte capacité à faire face est très rare en Afrique. C’est la catégorie dans laquelle se situent les Etats-Unis, puisque certaines régions sont exposées à d’importants risques de séismes, par exemple, mais leur impact est faible, notamment en termes de victimes humaines. Seules quelques poches du continent africain figurent dans la catégorie « risque faible et faible capacité à faire face ». En effet, là où les risques naturels sont absents, il survient des changements d’origine humaine qui rendent les populations vulnérables. Toute l’Afrique, quelles que soient les circonstances, est encore dotée de faibles capacités à faire face. Le scénario idéal est bien sûr celui qui allie risque faible et forte capacité à faire face.

La vulnérabilité est également le reflet de la capacité humaine à faire face aux risques ou aux chocs. Les moins vulnérables sont ceux qui disposent de la meilleure capacité à faire face et bénéficient donc d’une plus grande sécurité. A l’inverse, les ménages, les collectivités ou les populations les plus vulnérables s’avèrent moins aptes à faire face et sont donc les plus touchés par les effets des changements environnementaux et autres sources de risques, de chocs ou de contraintes. Les stratégies employées pour faire face revêtent de nombreux aspects, des plus traditionnels aux plus scientifiques. Depuis des millénaires, les cultures traditionnelles africaines s’adaptent de diverses manières aux changements environnementaux, notamment par l’alternance entre différentes activités de subsistance en fonction des saisons et des variations naturelles. Elles assurent également une gestion durable de leurs ressources, adoptant diverses méthodes pour éviter la surexploitation et accroître leur propre sécurité alimentaire (voir encadré 3.4).

Encadré 3.4 Valeur culturelle de l’environnement

Le pêcheur ghanéen qui rejette une partie de sa pêche à la mer est conscient d’avoir la responsabilité, en tant que membre de la communauté, de veiller à ne pas épuiser les réserves de poisson. En remettant à l’eau une partie de ses prises encore vivantes pour leur permettre de se reproduire, il s’assure qu’à chaque fois qu’il ira pêcher, les eaux seront poissonneuses.

Ce faisant, le pêcheur remercie également Bosompo, le dieu de la mer, pour le poisson qu’il lui a donné. S’il ne rend pas une partie de sa pêche à Bosompo, il aura l’impression d’avoir négligé une importante valeur culturelle : la gratitude. Le geste du pêcheur s’inspire du proverbe suivant : « Bosompo ankame wo nam a, wo nso wonkame no abia » (Si le dieu de la mer est généreux sur le poisson qu’il te donne, sois aussi généreux sur la pêche que tu lui rends).

Ainsi, tout en exprimant sa gratitude dans le respect d’une valeur culturelle datant de l’antiquité, le pêcheur se montre respectueux de la nature en veillant à préserver la population de poissons et en reconnaissant la responsabilité des humains vis-à-vis de leur environnement.


Les mesures destinées à lutter contre cette vulnérabilité doivent prendre la forme d’actions intégrées qui reflètent la nature et les processus intersectoriels des causes et des situations de vulnérabilité.

La vulnérabilité/sécurité humaine est un phénomène complexe qui présente de nombreuses facettes interdépendantes en termes de changements environnementaux, de réactions des populations et de capacité à faire face aux impacts de ces changements. Par exemple, la désertification et la sécheresse sont directement liées à la pauvreté, à la pénurie de nourriture et d’eau, aux conflits et aux migrations de masse. Elles augmentent les risques d’incendie, réduisent la quantité de combustible disponible et limitent l’accès aux soins. Sur le plan sanitaire, elles peuvent engendrer la malnutrition, des problèmes de développement des nourrissons, des carences en fer et en vitamine A, des infections, la cécité et l’anémie (Diallo, 2000). Les femmes et les enfants sont particulièrement vulnérables. En Afrique, 49 pour cent des 10 millions de décès annuels d’enfants de moins de 5 ans sont associés à la malnutrition. Le tarissement des sources contraint les populations à utiliser de l’eau fortement polluée, ce qui produit de graves épidémies. En particulier, la désertification et la sécheresse contribuent à la propagation de maladies liées à l’eau telles que le choléra, la typhoïde, l’hépatite A et les affections diarrhéiques (Menne, 2000).

Encadré 3.5 Capacités à faire face et durabilité

Les capacités à faire face ont une importance cruciale
dans le concept de développement durable, dont la
définition englobe :

  • la capacité à faire face aux chocs et aux contraintes et à les surmonter ;
  • l’efficacité économique, c’est-à-dire l’utilisation d’un minimum d’intrants pour générer une production donnée ;
  • l’intégrité écologique, qui garantit que les activités de subsistance ne dégradent pas les ressources naturelles de manière irréversible au sein d’un écosystème donné ;
  • l’équité sociale, qui garantit que la promotion des possibilités de subsistance d’un groupe ne nuit pas aux possibilités des autres groupes, aussi bien aujourd'hui que demain.

PNUD, 1999b

Parmi les dimensions de la vulnérabilité humaine aux changements environnementaux qui sont analysées dans ce chapitre figurent également les aspects sociaux et économiques, c’est-à-dire la pauvreté, la sécurité alimentaire, la santé, les dissensions et les conflits civils, la situation économique et la gouvernance. Ces dimensions complexes et corrélées peuvent constituer certaines des causes de la vulnérabilité ou, selon les capacités à faire face (voir encadré 3.5) et la résistance des populations affectées, être provoquées ou exacerbées par les changements environnementaux. Les mesures destinées à lutter contre cette vulnérabilité doivent prendre la forme d’actions intégrées qui reflètent la nature et les processus intersectoriels des causes et des situations de vulnérabilité. Sachant que la sécurité humaine dépend de l’efficacité de la gestion durable de l’environnement et de la réduction de la vulnérabilité aux changements et aux dangers environnementaux, les mesures de lutte contre les catastrophes doivent être rapides, adéquates et coordonnées (PNUD, 1994).

Les populations pauvres sont particulièrement vulnérables à la dégradation des systèmes naturels et sont directement affectées par les conséquences aussi bien mondiales que locales de la détérioration de l’environnement. Les problèmes planétaires, tels que les changements dans l’atmosphère terrestre, sont d’une importance critique pour les moyens de subsistance des plus démunis et leurs conséquences sont plus durables qu’on ne le pensait initialement. Par exemple, les changements climatiques sont susceptibles de provoquer au cours du prochain siècle une dégradation généralisée de la situation économique, sociale et environnementale. C’est pourquoi les populations les plus pauvres d’Afrique et des autres régions en développement seront celles qui souffriront le plus de la diminution des récoltes, de la pénurie d’eau croissante et de l’élévation du niveau des mers.