Le régime foncier en Afrique orientale est une question sensible et complexe. Au moment de leur indépendance, les pays de la sous-région ont introduit des réformes foncières assez différentes les unes des autres, qui cherchaient toutes néanmoins à améliorer la productivité. En Ethiopie par exemple, toutes les terres ont été nationalisées et l’affermage ou la vente des terres interdits (FAO, 2001c) alors qu’au Kenya, les autorités ont encouragé les privatisations (Bruce, Subramanian, Knox, Bohrer et Leisz, 1997). Dans ces deux pays, la parcellisation des terres par divisions successives a réduit dans la plupart des régions la taille moyenne des exploitations à moins d’1 ha. Les périodes de jachère sont donc raccourcies, voire ignorées, afin de pouvoir nourrir les familles. Malgré ces politiques, les pays de la sous-région n’ont pas réussi à susciter l’apparition de grosses exploitations, de sorte que la majorité de la population pratique une agriculture à petite échelle (Bruce et al., 1997).
Les bergers nomades de la Corne de l’Afrique ont pâti d’une extrême marginalisation et vu leur sécurité alimentaire diminuer, car les gouvernements coloniaux ont dans un premier temps pris le contrôle de toutes les prairies centrales pour les réaffecter ensuite à une agriculture mécanisée, y développer une agriculture irriguée ou déclarer ces zones « réserves naturelles » (voir encadré 2f.4). Les bergers ont ainsi eu de moins en moins accès au fourrage et se voient souvent refuser l’accès aux résidus de récoltes dans les zones agricoles, à moins de payer pour ce faire. Les zones de cultures n’ont cessé d’augmenter, l’abattage du bois dans les anciennes zones de pâturage a été autorisé, les routes nomades ont été perturbées et les sources d’eau ne sont plus entretenues (DFID, 1999). L’absence de tout soutien officiel aux bergers nomades les a encore plus exclus des processus de décision ou de planification de l’utilisation des terres (DFID, 1999).
| Encadré 2f.4 Conflits liés à l’utilisation des terres dus à l’échec des politiques agraires | |
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| Source: Sindiga 1999, personal communication,Ole Kamuaro Ololtisatti, Purko Maasai |
Les autorités ont bien conscience de la limite que les capacités
et les ressources disponibles imposent aux contrôle central des terres
et des ressources agricoles ; elles savent aussi que la réforme de la
politique agraire est indispensable pour susciter l’apparition d’exploitations
de tailles variées et pour favoriser la pérennité et la
croissance de la production agricole (FAO, 2001c). De plus, ni les nationalisations
ni les privatisations n’ont produit l’augmentation prévue
de la production, du fait surtout de l’imperfection des marchés.
La réforme des marchés doit donc aller de pair avec la réforme
foncière (Bruce et al., 1997). Les décideurs s’efforcent
aussi de faire évoluer les attitudes à l’égard du
régime foncier et de l’accès communautaire aux terres; ils
réalisent par ailleurs que, sous certaines conditions, ces systèmes
communautaires garantissent la sécurité du régime foncier,
la protection de l’environnement et la pérennité de la production
et permettent d’éviter des conflits (Bruce et al., 1997). Cela
étant, ces transformations se font lentement et rencontrent encore dans
certains pays de vives oppositions. Au Kenya par exemple, la détention
de titres de propriété individuels est toujours un idéal
politique et social et les revendications sur des terres communautaires sont
souvent rejetées par les tribunaux. Cela a conduit à des appropriations
ou des occupations illégales dans certains endroits, notamment dans les
zones urbaines ou dans les forêts détenues par l’Etat (DFID,
1999). Pour pouvoir donner plus de poids aux communautés, il faudrait
décentraliser le pouvoir et créer des conseils d’utilisation
des ressources naturelles, où les membres des communautés seraient
représentés (DFID, 1999). En Ouganda, la nouvelle loi agraire
(1998) associe des objectifs de productivité et d’équité
agricoles, en faisant la promotion de la démocratisation et des bonnes
pratiques de gouvernance, avec redistribution des droits sur la terre. La mise
en œuvre de cette loi agraire de 1998 a été compromise par
l’absence de politique agraire générale et par un manque
de planification stratégique, une pénurie de ressources, des capacités
limitées et une corruption généralisée (DFID, 1999).
La réforme agraire doit aussi s’intéresser à la question de l’égalité des sexes. Bien que les femmes soient responsables de la quasi-totalité de la production agricole pour la consommation familiale et pour les échanges (FAO, 2001b), leurs droits à posséder des terres sont sérieusement limités, car ils dépendent essentiellement de leur époux ou de leurs frères (Bruce et al., 1997). La reconnaissance des droits des femmes par les autorités et la question de la réforme sur l’égalité des sexes sont bien moins avancées en Afrique orientale qu’elles ne le sont en Afrique australe, même si le Burundi, l’Erythrée et l’Ethiopie commencent à agir en faveur de l’héritage des terres par les femmes et de l’allocation de terres aux couples, dans le but de créer des propriétés familiales (Bruce et al., 1997).